Nous croyons que nous sommes
 
au XXe siècle, l'admirable ou pas trop admirable produit d'un certain nombre
           de siècles de culture et que, ma foi, cette culture - scientifique et spirituelle et intellectuelle - fera d'autres petites
           cultures ou grandes cultures. Mais ce n'est pas vrai. Nous ne sommes pas au XXe siècle du tout : nous sommes
          au 4 millionième siècle depuis l'apparition des vertébrés, et nous ne sommes pas plus à la fin d'une culture que ne
            l'étaient les reptiles à la fin de l'ère secondaire. Nous sommes à un Tournant, qui n'est pas de l'Histoire mais de
l'évolution.

          On a parlé de mutation, mais mutation est un mot, et qu'est-ce qui mute ? La couleur de la peau ? La couleur de
            l'intelligence ? Une nouvelle paire de pattes et un troisième œil au milieu du front ? Et comment ça mute, par
             quel bout ? Des chromosomes subits et des molécules d'ADN qui ne tournent plus dans le bon sens ? et que
           feraient-elles, ces molécules réassorties, sinon des monstres ou des génies qui seraient encore les monstres et les
              génies d'une même espèce ? C'est l'espèce toute entière qui est en train de virer dans une autre espèce...
            inconnue, mais aussi radicalement différente que les premiers oiseaux peuvent être des premiers sauriens. Mais
            différente en quoi ? Par la morphologie du corps ? Par de nouveaux organes ? La science fiction nous a fait
             assez de tableaux étonnants - quoique, parfois, ils trébuchent sans le savoir sur des réalités pas encore nées.

           Mais que quelque chose va naître, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, à moins de penser que ces millions et ces
            milliards d'années d'expérience terrestre avaient pour seul but évolutif cet Homo sapiens doué de cravate, de
            religion et d'électronique. L'évolution n'est peut être pas si bête, après tout - en tout cas elle ne s'arrêtera pas à
              cet Homme, ni même à une prochaine espèce et à aucune espèce - parce qu'une évolution, ça bouge, par
définition. 

           Dans quel sens ça bouge, voilà qu'il serait intéressant de savoir et de prévoir. Et si nous pouvions "collaborer à
             notre propre évolution", comme dit Sri Aurobindo, voilà qui serait encore plus fascinant que d'empiler des
             bombes ou même des bibliothèques qui ne seront jamais que les archives poussiéreuses d'un certain organe
             cérébral. Oui, c'est entendu, cet organe a fait des siennes, comme la pince du crabe ou les mandibules de la
             mante religieuse - mais quel est le prochain organe ? Une espèce nouvelle, ce n'est pas une amélioration de
          l'électronique ni de la religion ni de la littérature de la vielle espèce. Ce n'est pas une "amélioration" du tout : c'est
            AUTRE CHOSE. Mais il doit bien y avoir un bout tout de même par où l'on peut attraper la queue de l'autre
           chose, une continuité, quoique ladite "continuité" puisse être aussi sidérante que celle qui relie l'archeoptéryx au
reptile.

           Quel est ce bout ? Ce chaînon entre l'Homme et "après l'homme" ? Si nous avions ce secret là, nous pourrions
           peut être mieux utiliser le temps des apprentis bacheliers - qui commencent à en avoir assez des baccalauréats de
             père en fils - et les aiguiller vers la leçon d'évolution expérimentale. N'est-ce pas, comment fabrique-t-on une
nouvelle espèce ?

           Cette formidable question, qui nous aiderait peut être davantage que de soigner les cancers de la vielle espèce et
           de dépenser tant de talents merveilleux à l'amélioration de l'extinction, cette question a pourtant une réponse, et
           non seulement une réponse avec des mots pour satisfaire le vieil organe cérébral, mais une réponse de fait, une
             réponse expérimentale. Qui a jamais fait de l'évolution expérimentale, manipulé son propre corps, sondé les
           rouages secrets de la conscience cellulaire - des cellules de ce corps - pour voir ce qui peut sortir de là, s'il y a un
           bout justement, un moyen par lequel on puisse attraper le prochain mouvement : déclencher le mécanisme de la
nouvelle espèce ?

            Il y a quelqu'un, pourtant, qui a osé cette formidable expérience. Il y a quelqu'un qui, pendant vingt ans, jour
              après jour, a cheminé dans la conscience du corps, dans la conscience des cellules, pour trouver le Passage
            évolutif. Et qui non seulement a cheminé mais a NOTÉ sa prodigieuse exploration comme le savant dans son
           laboratoire. Pour la première fois dans l'histoire de la Terre, nous avons l'histoire du passage d'une espèce à une
            autre. Et si, maintenant, aujourd'hui, on nous disait par quel processus et quel étape et quel moyen on devient
            l'homme après l'homme ? Évidemment, nous n'avons pas de recul pour comprendre le phénomène, mais c'est
            un événement qui n'a pas d'égal sauf, peut être, la première fois où un certain homme, qui s'appelait Darwin,
                            nous a appris que l'évolution existe et qu'il y avait l'homme avant l'homme.

          Cet événement singulier dans l'histoire de la Terre, c'est celle qu'on appelle "Mère", et cette fabuleuse exploration
            dans la conscience de la nouvelle espèce, c'est ce document extraordinaire qu'on appelle l'Agenda de Mère,
          vingt années de cheminement et d'expérience qui conduisent à la découverte du passage évolutif, au "comment",
            au moyen, au "mécanisme", comme disait Mère, par lequel on peut mettre en branle ce nouveau mouvement.

            Pendant dix-neuf ans exactement, j'ai été le témoin et le confident de Mère. J'ai eu ce privilège inoubliable de
             l'écouter - d'écouter cette petite voix tranquille, moqueuse, cristalline, nous raconter les expériences les plus
           étonnantes, les plus douloureuses aussi, les plus hardies, dans la nouvelle conscience de la Terre - il ne fallait pas
            avoir froid aux yeux. Oh ! Mère, c'était le courage indomptable, et le rire toujours au milieu du danger le plus
                   mortel. De sa petite voix tranquille, Elle nous disait cet impossible cheminement, ses doutes, ses
           incompréhensions même - car comment peut-on comprendre ce qui vous arrive quand on est là, dans une peau
          d'homme, et qu'il se produit toutes sortes de phénomènes qui ne sont pas humains du tout - qui sont... quoi ? On
          ne sait pas ce que c'est. Que dirait un singe subitement pourvu d'un moment de conscience humaine ? Ou même
             un poisson sorti de son bocal ? Il y a un bocal humain, il y a un milieu humain avec ses soi-disant lois et sa
           logique du bocal - mais c'est seulement la loi d'un bocal à notre mesure. Et quand on sort du bocal, qu'est-ce qui
           se passe ? on asphyxie, ou quoi ? Mère à eu souvent l'expérience d'asphyxier; elle a eu souvent l'expérience de
           ce vieux cœur qui s'en va en fibrillations bizarres... dans quoi ? c'est très bizarre de devenir la conscience d'après
l'homme.

           Il faut lire ce prodigieux Document, cet Agenda, pour suivre ces détours si bouleversants, si humains, d'un être
           qui tâtonne dans la loi nouvelle et se bat comme un héros, toute seule, contre les vieilles lois et les vieilles raisons
          si rassurantes, et même contre les vieux disciples qui n'y comprennent rien. Il y a un passage, un moment où l'on
           a un pied ici et un pied là, un no man's land si poignant, qu'Elle nous décrit de sa petite voix haletante, de plus
            en plus haletante, comme si elle parlait à travers des distances de neige et de silence : et son effort surhumain
              pour joindre les deux bords, le vieux pays et ce nouveau pays qui est pourtant notre vieille Terre, mais si
          différente et si légère et si merveilleuse, tellement plus merveilleuse et plus libre qu'aucune fiction, aucune Science
           ne peuvent l'imaginer. Mère, c'est l'aventure dans le lendemain de notre espèce, dans le Sens même de l'homme
              et de cette évolution qui ne pouvait pas, tout de même, avoir ce sens si misérable, si étriqué dans une cage
             pourvue d'électronique et de cravate et d'un confort dont nous commençons bien à sentir qu'il nos étouffe.

           En vérité, c'est toute l'espèce qui étouffe - qu'elle soit de droite ou de gauche, de l'Est ou de l'Ouest, pourvue de
           religion ou d'athéisme, de marxisme ou de spiritualisme, cette espèce est en train de virer dans le prochain cycle
             évolutif. Notre étouffement est le signe même du Passage, comme l'étouffement des vieux Reptiles dans leur
           marécage desséché. Il faut découvrir la nouvelle loi. Il faut aller à l'aventure de l'homme après l'homme, c'est la
            dernière aventure et le plus sublime courage que l'on puisse demander à cette vieille espèce qui a bien œuvré,
             bien peiné, et dont le Sens et l'avenir sont plus vastes que tous ses petits saluts célestes ou ses petits paradis
mathématiques.

             Et si nous allions à cette aventure là, avec Mère ? Il n'y a pas loin à aller : c'est dans les cellules du corps, de
           notre corps. Et nous nous apercevrons peut être, alors, que la matière n'était pas comme nous la pensions et que
           l'Esprit n'était pas comme nous l'imaginions, et qu'il y a une nouvelle terre, une nouvelle Matière où l'Esprit et la
              Matière se rejoignent dans une évolution complète et dans un Homme enfin libre et maître de sa matière.

              "Non, disait Mère, l'évolution n'est pas un chemin tortueux pour en revenir - un peu meurtri - au point de
           départ; c'est, au contraire, pour apprendre à la création totale la joie d'être, la beauté d'être, la grandeur d'être, et
           le développement perpétuel, perpétuellement progressif, de cette joie, cette beauté, cette grandeur. Alors, tout a
un sens.
 
 

Satprem - Extrait de l'émission diffusée sur France-Culture le 9 février 1980 : La grande aventure du yoga des cellules



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